n vous sert du kale ? Résistez.

On ne saurait incriminer un légume. Le végétal est innocent et sans défense. Il ne peut pas s’enfuir devant le prédateur (vache, lapin, hipster). Ce n’est pas la faute du kale s’il a été sorti des clapiers pour devenir panacée, herbage qui donne du sens à la vie, et même projet. À ce propos, googlez the Kale Project, croisade d’évangélisation par le kale menée par une Américaine auprès des Français, trop sous-développés pour apprécier les superfoods comme substitut de la vie intérieure. Par quelle magie a-t-elle réussi à fourguer à nos chefs et à nos maraîchers cette crucifère sans intérêt, je n’en sais rien, mais les résultats sont là : les plumes vertes sont sur tous les marchés et dans les magasins bio. Mais ce n’est pas le pire : après en avoir trouvé deux ou trois fois sur mon assiette au restaurant, je décide de pousser un grand cri.

Conception alimentaire puritaine et mécaniste, la notion de superfood consiste à attribuer périodiquement à un nouvel ingrédient des bienfaits quasi mystiques. C’est ce qui est arrivé au kale, qui n’en est pas devenu comestible pour autant. J’ai d‘ailleurs l’impression que cette immangeabilité le superfoodise encore plus : souffrez, punissez-vous en mangeant, vous serez clean, vous serez pur et vous chierez des arcs-en-ciel. D’herbe à lapins, le kale est devenu un fleuron du puritanisme alimentaire.

ENSILAGE ET VIEUX CHOU MALADE

Pour justifier sa consommation, il faut vraiment puiser dans l’irrationnel. D’abord, il faut le masser avant de le consommer : ça commence mal. Les innombrables légumes qui n’ont pas besoin d’être pelotés pour être savoureux rigolent franchement. Son goût amer et sans finesse évoque l’ensilage et le vieux chou malade. Sa texture tient du papier carbone, de la toile émeri et du Skaï. Sous forme de chips, il est rigolo cinq minutes, mais autrement, et même cajolé par un escadron de masseuses thaïlandaises, il reste ce qu’il est : dégueulasse.

Appel aux chefs : réfléchissez, désormais, avant de nous infliger ce fourrage. Même si l’on prenait au sérieux sa valeur diététique, ce ne serait pas deux feuilles amères de temps en temps, chiffonnées sur un pavé de lieu jaune ou une tranche de betterave, qui nous transformeraient en Superman, nous guériraient des écrouelles et nous feraient gagner au Loto. Alors que faire ? Je propose qu’on le rende aux lapins, qui sont sérieusement fumasses de s’être fait piquer leur déjeuner.

Sophie Brissaud
Auteur culinaire
Chroniqueuse pour Food&Sens

Kale malheur !

4 commentaires

  • Kristyne
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    jaqueline est recalée, le kalé j’apprécie sous toutes les formes, oui ne devez pas avoir un palais de fin gourmet. Si vous n’aimez pas comme dit Bertrand respectez ceux qui en consomment votre avis on s’en fout.

  • Benoit
    Reply

    Bien vu et très drôle ! Je vis en Asie ou les Chinois ont distillé cette conception qu’un super aliment doit être degueulasse et que c’est d’ailleurs à cela qu’on le reconnaît: Les indulgences par la nourriture plutôt que par la flagelle ou par l’argent…

  • Alain Darroze
    Reply

    Alain Darroze
    Merci Sophie pour ces bons mots délicieux qui m’ont une fois de plus régalé et fendu ma poire avant le dessert…
    Du kale , j’en ai plein mon jardin et de différentes variétés, avec des noirs de Toscane, des cabus plus ou moins cavaliers ou frisés comme des mangalicas… Il faut avouer qu le kale n’est ni chin ois, ni milanais ou bruxellois… son goût diffère, il est fort… je l’avais semé pour des amis amateurs de jus dont l’amertume passe avec du kiwi et des pommes… mais c’est pour la santé! et ça ne fera pas autant grimacer autant que faisait l’huile de foie de morue, j’imagine, sur le joli minois de ma mère quand elle était enfant…
    Le kale, blanchi, en salade…comme des broutes, avec ventrêches, oeufs durs et croûtons aillés, j’adore.. et une garbure? c’est super!
    Que tu sois, maraîcher ou fan de fanes , prends un peu de recul… et puis comme c’est les soldes, vois s’il ny a pas rabais sur l’humour!
    Merci Sophie mon chou!

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