l n’en fallait pas plus, peut-être moins encore, pour me pourrir ma journée, mon année, même. Tu vas sans doute me dire, j’aime pas trop la critique ; sache pourtant que dans mon métier, elle fait partie du quotidien, et ce, depuis mes débuts. On t’apprend très vite ce que doit être l’excellence et que la marge d’erreur doit rester infime, inexistante, pour mieux le formuler, encore. Tu imagines donc bien qu’avant d’oser prendre la direction d’un fourneau, de la critique, j’en ai eu et que j’en ai tenu compte, au point de l’intégrer, pour devenir ce que je suis aujourd’hui. Mais toi, que s’est-il passé au fait, le jour où tu m’as descendu en quelques mots ? Ai-je été si mauvais, ou alors avais-tu mal dormi, tu étais mal accompagné, t’as voulu faire genre, étaler ton savoir, ou alors n’en as peut-être tu pas ? Tu vois, moi je formule cela sous forme d’interrogations, parce que je ne te connais pas et je ne peux donc te juger en rien, à l’inverse de toi. J’aimerais donc comprendre pourquoi ce jour-là, alors que comme chaque matin, j’étais tôt à l’ouvrage ?

Tu ne le sais peut-être pas, mais pour offrir un peu de bonheur aux gens, mes journées commencent très tôt et se terminent très tard. Tu vas me dire, c’est mon problème, mes choix. Tu as raison, je t’explique juste. Quand j’ai embrassé ce métier, on m’a très vite fait comprendre que j’aurais affaire à des gens comme toi – cela fait partie du jeu, m’a t-on dit, puis le ventre, ça ne rigole jamais. Sans doute est-ce la fugacité du plaisir qui t’autorise la critique, m’interdit la moindre erreur ? C’est une question que je me suis toujours posée : pourquoi nous et pas les autres ? S’il existait un guide sur les ébénistes, je ne pense pas que cela t’empêcherait de te fournir chez un fabricant de meubles suédois et après coup oser poster un commentaire parce que ta clé Allen tournait fou. Mais ici, à ma table, même si mes prix sont calculés au plus juste, tu peux tout te permettre.

Je t’imagine déjà râler parce que tu paies pour de l’eau du robinet. Tu sais, les bulles qu’elle contient ne sont pas venues toutes seules, et je ne les ai pas soufflées avec une paille, il y a de la machinerie et qui coûte. Puis cela ne t’est certainement pas venu à l’esprit qu’il y avait un peu de conscience écologique derrière tout cela, et un souci de bien-être pour mon personnel ? Non, tu n’y as pas pensé et c’est alors que tout peut devenir sujet à réflexions, et du coup, plus rien ne va, tu trouves que le serveur manque de métier, que l’assiette n’est pas à la hauteur, que les prix ne sont pas justifiés, puis tu quittes la table, sans demander ton reste, sans même me demander quoi que ce soit, avant de rentrer chez toi, et de me couvrir d’opprobre ; une petite poussière dans ton engrenage te suffira pour me descendre. Puis, c’est tellement plus simple d’exister derrière un pseudo, derrière un écran plutôt qu’essayer de comprendre qu’il y a de l’humain, une petite entreprise qui chaque jour se bat et que, pour l’heure, tu mets en péril.

philippebd-nbMais peut-être était-ce moi ? Peut-être que quelque chose m’a échappé ? Tu sais, un service, c’est quelque chose d’intense, il faut avoir huit bras, quatre yeux, c’est du sans filet, de l’artisanat, du geste, puis un jour n’est pas l’autre, et ça aussi, c’est humain. Tu vas me répéter que ce n’est pas ton problème, que tu paies pour ça ; tu as raison, j’essayais juste de t’expliquer, à nouveau. Tout cela pour te dire que je ne comprends pas que tu puisses me juger aussi radicalement sur un seul moment, une seule rencontre. Peut-être aurais-tu dû revenir et que si l’erreur se répétait, tu aurais alors eu tous les droits d’écrire un commentaire ? Justifié, du coup ? Enfin, au final, c’est toi qui vois, je sais que tu penses avoir tous les droits, mais réfléchis-y tout de même avant d’écrire ces trois phrases assassines…

Philippe Schroeven
Conseiller éditorial

Trois phrases assassines…

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